En se rendant sur les lieux historiques de l’archipel du Goulag, Iossif Pasternak et Hélène Châtelain donnent voix et figure aux victimes anonymes de la terreur et de la déportation érigées en système. Ils ont choisi de limiter leur enquête aux grands camps du nord du pays, les plus extrêmes, les plus mythiques : ceux des îles Solovki, au milieu de la mer Blanche, au nord-ouest ; et, à 5000 km de là, ceux de la Kolyma, au nord-est polaire.
Deux temps marquent leur voyage dans ce présent de la mémoire :
- celui de la violence radicale des années vingt et trente :
première partie, Le Temps de l’eau,
- celui de la mise en exploitation, de la colonisation du goulag pendant les années trente et cinquante :
deuxième partie, Le Temps de la pierre.
LE TEMPS DE L'EAU
Le premier camp regroupant les ennemis venant de la guerre civile fut installé dans un haut lieu de l’orthodoxie, le monastère des îles Solovki, archipel isolé dont Alexandre Soljenitsyne tira sa célèbre formulation.
En ces premières années, le goulag n’existe pas, il n’y a pas de direction centrale des camps. Le camp spécial des Solovki est un laboratoire, traversé par toutes les questions sociales, économiques, idéologiques qui agitent la Russie des années vingt. Que signifie un lieu de détention au sein d’une société communiste ? Qui sont les socialement proches ? Qui sont les socialement dangereux ?
Dans ce camp, qui deviendra un lieu de redressement social par le travail, se retrouvent côte à côte des droits communs, des paysans révoltés, des intellectuels, des matelots anarchistes, des officiers blancs, des hiérarques orthodoxes, ainsi que des opposants de gauche, les seuls à garder un statut de politique, isolés dans des ermitages.
A partir du premier plan quinquennal, en 1929, le pouvoir soviétique lance le chantier pharaonique du canal de la mer baltique à la mer Blanche et réalise ainsi le rêve de Pierre le Grand : le passage d’un projet pénitentiaire à un projet économique, à la fois social et répressif, utilisant à très grande échelle la main d’œuvre des camps. Cette transformation va avoir pour témoin privilégié Varlam Chalamov, étudiant contestataire arrêté en 1929 pour avoir diffusé le testament de Lénine. Il voit se développer dans les camps un système pédagogique redoutablement pervers et efficace : au nom de la rééducation par le travail et du Plan à accomplir, la nourriture attribuée aux détenus va dépendre de la quantité de travail effectué…
Rencontre avec Iossif Pasternak et Hélène Châtelain |